Conférence donnée à la Fête de la Transhumance, à Santa Eulàlia de Puig-Oriol (Catalogne), le 21 septembre 2024.

Est-il possible de sauver à la fois les ours et les bergers ? C’est la question que je me suis posée en commençant mes recherches pour mon livre The Implausible Rewilding of the Pyrenees (L’improbable réensauvagement des Pyrénées).

J’ai vite compris qu’il ne s’agissait pas seulement d’ours et de brebis. Il y a beaucoup d’autres animaux concernés. Et ce n’est pas seulement une question de biologie. Les animaux portent aussi des connotations culturelles.

J’ai aussi compris que la réintroduction de l’ours pouvait être qualifiée de réensauvagement.

Je veux être clair : mon livre n’est pas de la propagande en faveur du réensauvagement. Il traite de la relation entre le réensauvagement et l’agriculture. Mais vous en savez beaucoup plus que moi sur l’agriculture, alors aujourd’hui je veux surtout parler des idées qui sous-tendent le réensauvagement.

sheep in Couflens
Brebis à Couflens sur le chemin à Mont Rouch.

À propos de moi

Je pense que je devrais vous parler un peu de mon parcours. Je suis né en Angleterre, mais j’habite près des Pyrénées depuis vingt-sept ans. Ici, la nature est plus sauvage. Pour les Britanniques, le réensauvagement des Pyrénées est comme une légende, avec des dragons cracheurs de feu. Comment vivre avec des ours et des loups, demandent-ils ?

Je suis venu dans les Pyrénées au départ pour marcher, mais au fil du temps, j’ai commencé à concentrer mon attention sur la réintroduction de l’ours.

sheep in a shed
Bergers pro-ours dans le Béarn

Le processus d’écriture

De nombreux agriculteurs m’ont dit que l’élevage était en danger. Les écologistes et d’autres agriculteurs affirmaient qu’il était possible de s’adapter aux ours. Qui avait raison ? Pendant de nombreuses années, j’ai réfléchi à cette question.

Puis, en juillet 2017, 209 brebis sont mortes dans un dérochement provoqué par un ours sur le mont Rouch. En décembre de cette année-là, il y a eu une réunion de protestation à Foix, en Ariège. Je me suis rendu à l’événement, et c’est lors de cette réunion qu’est née l’idée du livre.

Au cours des deux années suivantes, j’ai parlé avec Gisèle Gouazé, l’une des agricultrices du mont Rouch. J’ai aussi parlé avec une trentaine d’autres bergers et éleveurs, pour la plupart en montagne. J’ai également échangé avec des écologistes et des politiques, en France, en Catalogne et en Italie.

Gisèle Gouazé with her flock
Gisèle Gouazé avec son troupeau

Le but de mon livre est de présenter leurs points de vue et de laisser le lecteur décider qui a raison.

Aussi, en décembre 2017, une vidéo anonyme a été envoyée aux médias. Dans celle-ci, les participants masqués appellent à tuer les ours. Depuis, quatre ours ont été éliminés, dont Cachou, dans le Val d’Aran.

scene from a video
Des gens masqués menacent de tuer des ours

L’ours

Retournons au début. En 1996, il n’y avait que cinq ours bruns dans les Pyrénées. Cette année-là, deux femelles ont été amenées de Slovénie, et neuf autres ont suivi. L’une d’entre eux, Goiat, a été relâché dans le Pallars Sobirà en 2016. On compte aujourd’hui au moins 83 ours.

chart plotting number of bears by time
Nombre minimum d'ours dans les Pyrénées par an

L’année dernière, la moitié d’entre eux ont été observés en Catalogne, principalement dans le Pallars Sobirà et le Val d’Aran ; un nombre similaire fréquente le Couserans, en Ariège.

La population augmente de 11 % par an. Un rapport du gouvernement français prévoit qu’il y aura 350 ours d’ici 2050.

bears in the Pyrenees in 2023
Répartition des ours en 2023

Malgré cette prévision, l’avenir de l’ours dans les Pyrénées n’est pas assuré. Le principal problème à l’heure actuelle est la consanguinité. En revanche, la population mondiale n’est pas menacée.

Ovins

Passons à l’élevage : du côté français des Pyrénées, 530 000 brebis montent chaque année aux estives (pâturages d’été). Il en va de même pour 210 000 bovins.

Gascon cows in Ariège
Vaches gasconnes en Ariège

Les éleveurs de montagne français reçoivent des subventions qui représentent généralement plus de la moitié de leurs revenus. Ils reçoivent également de l’argent pour aider à protéger les brebis des ours et des indemnités pour les animaux morts.

sheep in the mountains
Le troupeau de Mustà sous Mont Rouch, Pallars Sobirà

Couserans et Pallars Sobirà

Ici en Catalogne, dans le Pallars Sobirà, dans les zones de haute montagne où vivent les ours, on compte 3 200 brebis et chèvres répartis en quatre grands troupeaux.

Dans le Couserans, en Ariège, on compte 20 600 brebis et chèvres en haute montagne.

Conflit

Le nombre d’animaux tués ou blessés par les ours des Pyrénées est resté stable jusqu’en 2016, mais est ensuite passé d’environ 150 à 600. L’année 2019, marquée par plusieurs dérochements, semble exceptionnelle.

En France, en 2023, 552 brebis ont été attaqués, la plupart sont morts. Je n’ai pas pu trouver les chiffres pour la Catalogne, mais je pense que moins de trente brebis ont été tuées.

Number of animals killed or injured in the Fr
Animaux morts ou blessés

Le nombre d’animaux tués ou blessés par les ours des Pyrénées est resté stable jusqu’en 2016, mais est ensuite passé d’environ 150 à 600. L’année 2019, marquée par plusieurs dérochements, semble exceptionnelle.

En France, en 2023, 552 brebis ont été attaqués, la plupart sont morts. Je n’ai pas pu trouver les chiffres pour la Catalogne, mais je pense que moins de trente brebis ont été tuées.

En France comme en Espagne, presque toutes les estives touchées par la prédation ont désormais des bergers et des chiens de protection. Les brebis passent la nuit dans un enclos.

Il est clair que la coexistence est plus problématique en France qu’en Catalogne.

 

Il est clair aussi que les estives sont difficiles. Comme le dit le berger Jérôme Brunet : « Si on aime ses brebis, qu’on les voit exposées à ce danger, on marche sur le fil du rasoir… Ton instinct de survie est à vif pendant quatre-vingt-dix jours. Et puis, parfois, pam ! Des brebis mortes. Des nuits blanches ! Ouf ! »

dog and sheep on a mountainside
Patou

Qu’est-ce que le réensauvagement ?

Comme je l’ai dit au début, la réintroduction de l’ours n’est pas un phénomène isolé. L’arrivée des ours, la protection des loups et l’élevage en captivité du lynx ibérique font partie de la même idée : le réensauvagement.

Le concept de réensauvagement est apparu aux États-Unis dans les années 1990. Il affirme que la nature n’est pas seulement une collection d’animaux et de plantes. Ce serait alors un zoo. La nature est aussi la relation entre les espèces. Ainsi, le réensauvagement consiste à encourager les processus naturels là où ils font défaut. La prédation en est un. Manger de la charogne en est un autre. Construire des barrages dans les rivières en est un autre.

Grey wolf
Loup à la Maison du loup, Orlu, Ariège

Je parle des ours, des loups, des aigles, des vautours et des castors. Le réensauvagement comprend également l’amélioration des sols en augmentant leur teneur en matières organiques. La promotion des forêts…

Dans les immenses parcs nationaux vides des États-Unis, le réensauvagement est une question de biologie. Mais en Europe, il s’agit davantage d’une question de culture. Y a-t-il de la place pour la nature sauvage ? Est-elle même souhaitable ?

Marmottes (groundhogs)
Marmottes

Comment le réensauvagement est-il devenu un sujet politique ?

Notre perception des animaux remonte loin dans le temps. Les brebis ont toujours été bons. Il suffit de regarder la Bible pour trouver de nombreuses références à cette affirmation. Autrefois, la laine et la peau d’une brebis, son vêtement, devenaient le vêtement des êtres humains. Tout le monde portait de la laine. De plus, la chair de la brebis était transformée en chair humaine. Il y avait une connexion intime.

Au même moment, les cultes païens du nord de l’Europe vénéraient les ours. Lorsque le christianisme s’est établi, il a fallu réprimer les idées païennes. Les ours sont devenus des nuisibles, le christianisme a préféré les lions.

2-year-old ibex
Bouquetin mâle, fruit d'un programme de réintroduction réussi

Ce n’est que lorsque les ours ont presque disparu que leur condition a commencé à changer radicalement. Notamment à Noël 1902, lorsque les ours en peluche ont été offerts pour la première fois aux enfants américains. Les Américains n’avaient plus peur, les ours étaient adaptés aux chambres d’enfants. (Imaginez les Pyrénées à cette époque, avec environ deux cents ours. Un ours en peluche aurait été un cauchemar pour un enfant !)

Par conséquent, la société américaine s’est réveillée avec l’idée que l’ours était inoffensif. C’est une idée qui s’est répandue, et c’est en partie pour cela que la réintroduction est possible. Ce n’est pas la biologie, c’est la conception culturelle qui a changé. Les ours sont perçus comme moins dangereux.

teddy bear
Les ours en peluche ont fait leur apparition pour Noël 1902

En outre, plus récemment, de nouvelles voix remettent en question la valeur attribuée aux animaux. La France et l’Espagne ont adopté de nouvelles lois sur le bien-être animal. Il y a plus de végétariens et de végétaliens. L’élevage intensif est souvent critiqué.

Jérôme m’a dit : « Pour les citadins, une brebis, n’est qu’une barquette en plastique dans le réfrigérateur d’un supermarché… Je pense que quand on n’élève pas des brebis, on ne sait pas ce que c’est… La société se détache de ces animaux qui nous ont accompagnés depuis dix mille ans. »

Jérôme and his dog
Jérôme et son chien

Liens culturels avec l’ours dans les Pyrénées

 

La nature n’a pas changé, les perceptions culturelles, elles, si. Mais certaines conceptions culturelles sont restées inchangées depuis des siècles. Les fêtes de l’ours dans les Pyrénées-Orientales sont récemment devenues patrimoine immatériel de l’humanité.

Fête de l’ours à Prats de Mollo

A Prats de Mollo, chaque mois de février, un homme se déguise en ours. En sortant de la campagne, il attaque la première femme qu’il voit, comme dans le conte de Jean de l’Ours. À ce moment-là, les chasseurs tirent avec leurs fusils, et l’ours cherche une autre victime. Symboliquement, l’ours est un prédateur sexuel. À la fin de la manifestation, sur le marché, les barbiers rasent l’ours pour révéler l’homme qui est à l’intérieur.

man in sheepskin, representing a bear
Un des 'ours' à Prats-de-Mollo

Symboliquement, dans la culture traditionnelle, comme le dit l’anthropologue Sophie Bobbé, l’ours représente la sexualité. Cela ne plaisait pas à l’Église chrétienne.

En revanche, le loup représente la faim. Je pense au « Petit Chaperon rouge ». Et à l’expression « avoir une faim de loup ».

Cominac importe des ours de Slovénie

Il existe un autre lien culturel avec l’ours. Dans le Couserans, le dressage des ours était une source de revenus importante au XIXe et au début du XXe siècle, comme le montre l’événement suivant.

bears and bear tamers, 1906
Carte postale montrant des ours protégeant l'église

En 1906, l’État veut réquisitionner l’église de Cominac. La population se présente à la porte avec trois dompteurs et leurs ours. Elle refuse l’entrée aux fonctionnaires. C’était un cas de locaux et d’ours d’un côté et de gouvernement de l’autre. Il y a tout juste un siècle, les Ariégeois et les ours s’étaient unis contre le gouvernement. Que les choses ont changé depuis !

Faune, éleveurs et troupeaux : peuvent-ils cohabiter ?

man in bear costume
L'ours à Saint-Laurent-de-Cerdans.

Alors, « Les ours et les brebis peuvent-ils coexister dans les Pyrénées ? » Comme nous l’avons vu, il faut tenir compte à la fois de la culture et de la biologie.

Eh bien, malgré toutes les interviews, je n’ai pas de réponse claire à cette question.

Il est évident qu’il faut faire plus d’efforts pour protéger les brebis et les bergers. Mais est-ce que ce sera suffisant ?

Je pense que certaines estives seront abandonnées parce qu’il y a trop d’attaques. Dans certaines zones, les brebis seront remplacées par des vaches ou des chevaux. Mais ce qui compte, ce n’est pas le nombre d’ours, mais les subventions.

***

Il y a beaucoup de gens qui sont concernés par le sujet. Bergers, éleveurs, randonneurs, touristes, skieurs, chasseurs, écologistes. Personne n’a le monopole de la vérité.

J’espère que mon livre sera une fenêtre à travers laquelle les lecteurs pourront voir plus clairement les divers enjeux.