Pour moi, Lone Wolf d’Adam Weymouth est avant tout une question de saisir l’occasion. Le 19 décembre 2011, Slavc, le loup solitaire en question, s’est lancé dans ce qui allait devenir une longue randonnée. Parti de Slovénie, le jeune loup s’est dirigé vers le nord, laissant sa famille derrière lui. En mars de l’année suivante, il avait traversé l’Autriche et le nord de l’Italie, parcourant quelque 2000 km jusqu’au parc régional de Lessinia, près de Vérone. Là, il a rencontré une louve – elle aussi une vagabonde. Ensemble, ils se sont installés et ont fondé la première meute observée en Lessinia à l’époque moderne. Leur descendance, toujours croissante, est désormais bien établie.
Dix ans plus tard, Weymouth a saisi l’occasion, rendue possible par le collier GPS de Slavc, pour suivre les traces du loup. En chemin, il a rencontré des bergers, des écologistes, des paysans et bien d’autres encore – certains d’entre eux auraient volontiers enfoncé un pieu dans le cœur de Slavc s’ils avaient su qu’il passait par là.
Le livre que Weymouth a écrit par la suite reprend ces deux fils entremêlés, cousus sur une carte des Alpes, et les entrelace avec d’autres récits de migration. Des récits d’humains qui, cherchant de nouvelles opportunités ou fuyant des catastrophes, tracent eux aussi leur route à travers une Europe de plus en plus hostile.
De ce fait, le livre dépasse le simple récit de réensauvagement pour s’interroger sur les effets sociaux et politiques de la migration en tant que phénomène. Comment se fait-il que l’arrivée de quelques loups, ou de quelques humains, puisse susciter une telle haine dans certains milieux ?
Le ouvrage regorge d’aperçus historiques, biologiques et politiques, et de riches anecdotes :
- Charlemagne a fondé la louveterie, destinée à contrôler l’espèce, en 812.
- Les couples de loups urinent ensemble. La flaque est une alliance symbolique, le signe de leur engagement.
- L’Allemagne nazie fut la première nation à protéger les loups, bien qu’il n’y en eût plus à cette époque. Hitler se comparait à un loup. Cependant, aujourd’hui, l’extrême droite européenne s’est emparée de la détresse des éleveurs et milite activement pour l’élimination de l’animal.
- En Slovénie, lors d’un rite du printemps, un personnage carnavalesque nommé Prust est jugé et exécuté pour tous les maux de l’année écoulée, permettant ainsi au cycle annuel de redémarrer.
Le livre est aussi un rappel de l’évolution de notre perception du loup au cours du dernier siècle : de la promotion de l’idée du loup alpha à la remise en question de cette théorie ; de la peur du loup tueur d’hommes à l’attitude inverse – tout aussi dangereuse et erronée – selon laquelle le loup ne représenterait aucun risque.
Enfin, le livre est un récit porteur d’espoir. La quasi-totalité des paysans que Weymouth rencontre au fil de ses pérégrinations sont farouchement opposés aux prédateurs et persuadés que la coexistence est impossible. Mais, vers la fin, il fait la connaissance d’un couple de bergers qui croit possible de vivre avec un loup comme voisin. Cela m’évoque ces bergers du Pays basque français qui, malgré l’hostilité de leurs voisins éleveurs, relèvent le défi de la cohabitation avec l’ours.
Et pourtant, pour moi, ce livre restera une occasion manquée. Non pas une occasion manquée par l’auteur, mais une occasion manquée par moi. C’était le livre à écrire pour quelqu’un comme moi, obsédé par le réensauvagement et la randonnée. L’occasion était là, sous mes yeux, pendant dix ans. Et je ne l’ai pas vue.
Bravo à Adam Weymouth d’avoir su saisir l’occasion et d’en avoir tiré un livre aussi passionnant. J’espère qu’il trouvera un éditeur français.
